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Qu’on se le dise

Il est classique d’aborder, dans un but pédagogique, l’histoire de l’ostéopathie par les origines de la médecine manuelle, tant il est vrai que l’une va engendrer l’autre.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Si «phylogénétiquement» on les apparente, qualifier aujourd’hui la médecine ostéopathique, de médecine « manuelle », dans le sens réducteur du terme, est une inexactitude notoire, car s’il est vrai que le mode d’action manuelle est son principal vecteur thérapeutique, il n’est pas moins exact qu’avant l’acte technique correcteur, l’ostéopathe doit aboutir au diagnostic et ceci n’est possible qu’après une longue démarche intellectuelle. De la même manière, il serait inexact de qualifier les médecins de « manuels » par le simple fait qu’ils se servent, après leur diagnostic, de leur main pour écrire l’ordonnance.

 

Origines de la médecine manuelle

Dès l'aube des temps l'homme a utilisé ses mains pour soulager, pour soigner, pour guérir. C’est ainsi que dans l’ancienne Thaïlande, l’utilisation de procédures de médecine manipulative a été prouvée dans des écrits datant de plus de quatre mille ans.

L’utilisation des mains dans les traitements médicaux était aussi courante dans l’Égypte pharaonique où des références à la médecine manuelle se trouvent, entre autres, dans une fresque de la tombe du pharaon Ramsès II (v. 1301 – v. 1235 av. J.-C.), où l'on voit déjà un thérapeute réduisant une lésion du coude, et sur le papyrus Smith datant d’environ 1550 av. J.-C.[1]

La thérapeutique manuelle non seulement existait dans l'Antiquité, mais était déjà fortement appréciée comme peut en témoigner cet écrit de Solon, homme politique et poète (v. 640 - v. 558 av. J.-C.) dans son « Élégie sur la justice » :

 

« Certains pratiquent l'art du dieu riche en remèdes,

Les médecins, sans maîtriser le résultat.

D'une moindre douleur naît souvent un grand mal,

Sans qu'aucun puisse l'apaiser par des calmants.

Un autre voit quelqu'un qui souffre affreusement :

Il le touche des mains et le remet sur pied. »

 

Hippocrate, considéré comme le plus grand médecin de l'Antiquité (v. 460 - v. 377 av. J.-C.), décrit dans son « Traité sur les articulations » des manœuvres de réductions articulaires. Manœuvres qu’il semble apprécier particulièrement puisqu’il écrit :

« L’art de la thérapeutique manuelle est ancien. Je tiens en haute estime ceux qui, génération après génération, me succéderaient et dont tous les travaux contribueront au développement de l’art naturel de guérir. »



Hippocrate (460-370 av. J.-C.)

On peut ainsi citer d'autres figures de l'histoire de la médecine comme Galien ou Avicenne qui, tout au long des siècles, ont efficacement soigné par des techniques manuelles.

A ce sujet l’histoire de la médecine nous rapporte comment Galien[2], par une manipulation « ostéopathique » cervicale, soigna le géographe Pausanias. Celui-ci, après que son char se fut retourné sur la route d’Asie mineure souffrait d’une cervico-brachialgie avec paralysie des deux derniers doigts, ce qui pouvait correspondre, aujourd’hui on le sait, à un problème lié à la huitième racine nerveuse cervicale. Galien, par la palpation, remarqua le « déplacement » d’une vertèbre du cou, le réduisait, par une technique que l’on appelle aujourd’hui technique ostéopathique structurelle, et rendit à Pausanias l’intégrité physiologique de sa colonne vertébrale ainsi que l’usage de ses doigts.



Claude Galien, médecin grec (Pergame, 131-201)


Pour des raisons obscures[3], le Moyen-Âge voit disparaître ces pratiques de l'arsenal thérapeutique officiel, pratiques qui avaient pourtant fait leurs preuves à travers les siècles.

Cette « médecine par les mains » survivra malgré tout en Europe, parfois clandestinement, de manière empirique et par transmission orale de maître à élève, avant de resurgir enrichie à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis, grâce au concepteur de l'ostéopathie le Dr. Andrew Taylor Still. Mieux connaître celui-ci nous fera mieux connaître l’ostéopathie.

 

Le Docteur Andrew Taylor Still

C’est donc en Amérique, et plus précisément à Jonesville en Virginie, que le 6 avril 1828 A. T. Still voit le jour.

Au moment de sa naissance son père Abram Still pasteur méthodiste est en même temps fermier et médecin. Voilà donc, à notre sens, l’origine des trois composantes (religion, travail manuel, médecine) qui forgeront l’exceptionnel et très théosophique thérapeute que nous connaissons.

A l’âge se 21 ans (en 1849), Andrew épouse Mary Margaret Vaughan et c’est en 1853 qu’il décide d’apprendre la médecine sous la tutelle de son père dans le Kansas, en territoire indien. A.T. Still exercera la médecine auprès de la population indienne pendant de nombreuses années.

En 1865, après avoir participé à la guerre de Sécession où il prit fait et cause pour les Nordistes et gagna les grades de capitaine et de médecin-majeur, il s’inscrit à l’École de praticiens et chirurgiens de Kansas City.

Il s’installe ensuite à Baldwin pour exercer en tant que médecin. Loin de choisir dès lors une vie tranquille, il va continuer infatigablement l’étude de l’anatomie, et ceci en disséquant nuitamment des centaines de cadavres.

Il approfondit ainsi, avec passion, ses connaissances anatomiques, biomécaniques et physiologiques en étudiant les systèmes vasculaire, nerveux, ostéo-articulaire et musculo-ligamentaire, cherchant toujours le lien qui les unissait.

Il semble bien que dès cette époque et à la suite de la perte de trois de ses enfants lors d’une épidémie de méningite cérébro spinale, Still se mit à douter du bien fondé de la médecine officielle d’alors. Il faut dire aussi que la médecine américaine au XIXe siècle ne dépassait pas de beaucoup le stade « diète, purge, saignée et application de cataplasme ».

Les raisons exactes ayant guidé Still vers la création de son brillant concept ostéopathique en 1874 demeurent néanmoins imprécises. Toujours est-il que ce visionnaire charismatique, par les excellents résultats de ses traitements, va vite acquérir une notoriété flatteuse, susciter des vocations et établir les fondements d'une thérapeutique dont l'essor ne devait jamais s'arrêter. 



  Dr Andrew Taylor Still (1828-1917)


Naissance de la médecine ostéopathique

C’est le 22 juin 1874, que Still eut la révélation de l’ostéopathie :

« ...Comme un rayon de soleil, je dressais l’étendard de l’ostéopathie en proclamant : Dieu est Dieu et la mécanique qu’il a mise dans l’Homme est parfaite. »

Il arriva ainsi à la certitude que l’être humain était pourvu de forces d’autoguérison et de ressources naturelles pour lutter contre les maladies. La solution était donc de maintenir l’organisme humain en parfait état (médecine préventive) ou, le cas échéant, de lui faire retrouver cet état en corrigeant la « lésion ostéopathique » (médecine thérapeutique).

Dès 1874, il eut l’occasion de tester sa méthode. Un jour, dans une rue de Macon (Missouri) il aperçut une mère portant son enfant âgé d’environ quatre ans et dont les jambes étaient maculées de sang. Il constata que sa région lombaire était brûlante alors que l’abdomen était froid. Still se mit à exercer des pressions et à le masser pendant plusieurs minutes. Quand il eut fini, il demanda à la mère de revenir lui donner des nouvelles de l’enfant. Le lendemain, celui-ci allait beaucoup mieux.

La nouvelle de cette guérison fit boule de neige, et très vite la réputation de notre médecin-ostéopathe dépassa les frontières. Celui-ci se mit à traiter de cette manière, et avec des résultats aussi positifs, une multitude de personnes au grand dam de ses confrères et du prédicateur de la ville.

Quelques temps plus tard, la guérison « miraculeuse » d’une jeune fille déclarée incurable par les médecins, le fait rejeter par ceux-ci ainsi que par le clergé qui assimilent ses résultats probants à des pratiques ésotériques.

L’épuisement que lui inflige cette « croisade » menée contre lui le feront changer de région. Il quitta donc Macon pour se rendre à Kansas City, puis s’installa définitivement, vers la fin des années 1880, à Kirksville.

C’est dans cette ville du Missouri que Still, en 1892, va fonder la première école de médecine ostéopathique : L’American School of Osteopathy, point de départ d’une incroyable aventure.

 

Évolution de l’ostéopathie aux U.S.A.

L’ouverture de l’école de Kirksville et son succès immédiat vont entraîner, dans un élan d’enthousiasme, l’ouverture d’autres écoles d’ostéopathie dans plusieurs États d’Amérique.

Ceci ne veut pas dire pour autant que l’ostéopathie soit déjà acceptée à ce moment-là, car la source des hostilités de certains médecins est encore loin d’être tarie. Un des fils de Still va même être traduit en justice sur plainte médicale, suite au traitement et à la guérison de vingt-huit enfants diphtériques. Il sera acquitté uniquement grâce au soutient de tous les parents qui sont venus témoigner en sa faveur. Si l’animosité envers le vieux docteur continue toujours, celui-ci à présent n’est plus seul. Sa thérapeutique s’étend inlassablement sur toute l’Amérique, augmentant de jour en jour le nombre de ses disciples et de ses adeptes.

L’épidémie de grippe espagnole qui fit vingt millions de morts en 1918 allait contribuer à la popularité des ostéopathes. En effet le taux de mortalité se révéla cinq fois inférieur chez les grippés ayant suivi un traitement ostéopathique que sur ceux ayant suivi un traitement médical classique.

Cet immense succès, qui couronnait d’innombrables autres, allait obliger le monde médical à reconnaître enfin la médecine ostéopathique comme une médecine à part entière. Dès lors, le problème n’était plus pour les ostéopathes américains de prouver leur efficacité aux médecins allopathes, mais plutôt pour les uns et les autres de rechercher à quelles conditions un rapprochement entre les deux professions était possible.

De multiples tractations eurent lieu, dans ce sens et entre leurs représentants réciproques, pendant plusieurs années. Enfin, le 6 mai 1961, un premier pas était franchi par un accord définitif signé entre la Californian Medical Association (CMA) et la Californian Osteopathic Association (COA), dans lequel il était stipulé entre autres :

- que tous les ostéopathes diplômés (DO), recevraient un diplôme académique de docteur en médecine (MD)

- que l’école d’ostéopathie devenait une école de médecine.

En 1963 enfin, la Commission des services publics des États-Unis annonça la parité des diplômes émis par les écoles de médecine et ceux émis par les écoles ostéopathiques.

C’est ainsi qu’actuellement les Etats-Unis comptent une vingtaine d’écoles de médecine ostéopathique, que le nombre de docteurs en ostéopathie (D.O.) s’élève à 38.000 et que le nombre de consultations de ceux-ci est de l’ordre de 100 millions chaque année.


Apports nouveaux à l’ostéopathie

En 1906, l’American Osteopathic Association (AOA) crée le A.T. Still Research Institute. Institut de recherche qui deviendra opérationnel en 1913. Il fusionne en 1936 avec les autres centres de recherche ostéopathiques et forment les Research Laboratories.

Ces laboratoires engendreront, grâce aux travaux de ses chercheurs, d’inestimables apports nouveaux à l’ostéopathie.

Parmi ces chercheurs, au moins quatre noms doivent être cités :

Louisa Burns, qui étudia pendant 30 ans sur des animaux les modifications dans l’organisme après une lésion vertébrale et dont les observations, souvent troublantes, sont rapportées dans son ouvrage intitulé « Pathogenèse des maladies viscérales après lésions ostéopathiques ».

Harisson Fryette, dont les recherches eurent pour objet la compréhension de la biomécanique vertébrale normale et pathologique.

John Denslow et Irvin Korr qui installèrent des bases neurophysiologiques à la lésion ostéopathique.

Progressivement, de découverte en découverte, l’ostéopathie s’est enrichie de nouvelles méthodes de traitement. Entre celles-ci il convient de citer les techniques :

structurelles

fonctionnelles

crânio-sacrées

d’énergie musculaire

de mobilisation articulaire

consacrées aux « tissus mous ». C’est-à-dire aux muscles, fascias, ligaments, plans cutanés, viscères et vaisseaux.

Et aussi : le drainage lymphatique, le pompage des réservoirs veineux, le massage et le ponçage des points réflexes, la myothérapie, etc.

Si l’ostéopathie moderne, par ces nombreuses acquisitions, s’est progressivement démarquée de l’ostéopathie de Still, l’essence même de sa thérapeutique est restée toujours la même : c’est celle d’une médecine holistique, celle de l’Homme total, où tout en lui est interdépendant.

Pour finir cette brève histoire de l’ostéopathie et illustrer l’idée globalisante de l’être humain, donnons la parole au grand Platon qui, dans son « Charmide », l’expose admirablement :

« ...Mais sans doute as-tu toi-même entendu parler déjà de ces bons médecins qui, recevant la visite de quelqu’un qui souffre des yeux, lui disent qu’il est impossible d’entreprendre de guérir les yeux, pour eux-mêmes et tout seuls ; mais que, forcément, il doit y avoir lieu de soigner aussi la tête en même temps. Réciproquement, c’est le comble de la déraison de s’imaginer que la tête, on puisse jamais la soigner, isolément et pour elle-même, sans soigner le corps tout entier. Dès lors, en vertu de cette théorie, ils entreprennent de soigner et de guérir, avec le corps entier, la partie malade. »


[1] Ce célèbre traité chirurgical publié par Breasted en 1930 et appartenant à l’Américain Edwin Smith, grand amateur d’antiquités, contient des descriptifs médicaux traitant des ajustements manuels de la mandibule (descriptif n° 25),  des clavicules (descriptif n° 34), etc. On consultera à ce sujet le livre de Thierry Bardinet : Les papyrus médicaux de l’Egypte pharaonique, Fayard, 1995.

[2] Galien fut le plus célèbre médecin de l’Antiquité après Hippocrate et celui dont l’influence fut la plus durable, puisque du IIe siècle après Jésus-Christ jusqu’au XVIIIe siècle il fut la source essentielle de toute médecine. Lire à ce sujet Galien, œuvres médicales choisies, Gallimard 1994.

[3] Peut-être, comme le signale Philip E. Greenman dans son Principles of manual medicine, Williams & Wilkins 1996, les maladies endémiques et contagieuses de cette époque comme la lèpre pouvaient susciter chez les praticiens une certaine réticence à entrer en contact personnel avec leur patients.

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